Le Qatar accueillait des dirigeants du Hamas bien avant le bureau de Doha soutenu par Washington

Le ministre qatari des Affaires étrangères disait que l’émir avait pris l’initiative d’accueillir quatre dirigeants du Hamas en 1999, et que Washington avait été prévenu la veille de leur arrivée. Le bureau politique de 2012 est venu bien plus tard.
La relation du Qatar avec le Hamas n’a pas commencé avec le bureau politique qui, selon Doha, a ouvert à la demande de Washington en 2012. Treize ans auparavant, le pays avait accueilli quatre dirigeants du mouvement dans le cadre d’un arrangement que son propre ministre des Affaires étrangères attribuait à l’émir.
Le récit plus ancien, mis en avant dans le fil d’Eitan Fischberger sur X, ajoute un chapitre souvent absent de cette explication. Le bureau de 2012 relevait d’un accord distinct. Il ne marquait pas le début de l’accueil qatari du Hamas.
Un avion qatari au départ de Jordanie
Le 21 novembre 1999, Khaled Mechaal, Ibrahim Ghosheh, Izzat al-Risheq et Sami Khater sont arrivés à Doha à bord d’un avion privé du gouvernement qatari, rapportait UPI. La Jordanie avait pris des mesures contre le Hamas, fermé ses bureaux et arrêté ses membres.
Il s’agissait de hauts responsables : Mechaal dirigeait le bureau politique, Ghosheh en était le porte-parole, et al-Risheq comme Khater en étaient membres. UPI décrivait leur départ comme une expulsion forcée. La Jordanie disait les avoir autorisés à partir après des consultations entre le roi Abdallah II et l’émir du Qatar, le cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani.
L’invitation venait de l’émir
Moins de deux semaines plus tard, le ministre qatari donnait une version plus précise de l’initiative. Dans un article daté du 3 décembre 1999, Al Bayan rapportait les propos de Hamad ben Jassem ben Jaber Al Thani : le roi Abdallah avait accepté une demande de l’émir.
Le ministre niait toute intervention américaine ou pression israélienne. Le Qatar s’était coordonné uniquement avec la Jordanie, affirmait-il. Washington avait été prévenu un jour avant l’arrivée des dirigeants du Hamas, sans que son avis soit sollicité. Dans l’explication publique du Qatar à l’époque, les États-Unis étaient informés d’une décision, pas invités à la prendre.
La promesse d’interdire les activités politiques
Le Qatar avait aussi annoncé une limite. Les hommes étaient les bienvenus comme hôtes, avait déclaré son ministre des Affaires étrangères à Al Jazeera lors de leur arrivée, mais ils ne pourraient pas mener d’activités politiques depuis le pays. UPI avait repris cet engagement dans sa dépêche.
En juin 2001, David Schenker décrivait déjà autre chose. Dans une analyse du Washington Institute, il écrivait que la direction extérieure du Hamas installée au Qatar continuait d’y administrer l’organisation. Il ne détaillait pas les tâches précises sur lesquelles reposait son appréciation. Parallèlement, le rapport du département d’État sur l’année 2000 mentionnait un nouveau bureau principal du Hamas à Damas. Accueillir les dirigeants et abriter le siège de leur organisation n’étaient pas nécessairement la même chose.
Une demande de fermeture
Un autre épisode apparaît dans une copie de câble de l’ambassade américaine à Doha, datant de 2005 et publiée par WikiLeaks. Le texte décrit la demande de Frances Townsend, conseillère de George W. Bush pour la sécurité intérieure, de fermer un bureau du Hamas à Doha lors de rencontres du 2 juin. Le câble porte la date du 6 juin.
La réponse venait de Khalid al-Misnad, chef de cabinet du prince héritier de l’époque, le cheikh Tamim. D’après le câble, il niait l’existence d’un bureau officiel tout en reconnaissant que quatre dirigeants du Hamas avaient vécu à Doha à un moment donné. L’échange consigne un désaccord sur ce qui fonctionnait sur place, plutôt qu’une description commune d’un bureau.
Ce qui a changé en 2012
Des années plus tard, Mechaal était de retour au Qatar après avoir quitté la Syrie. Dans une transcription d’Al Jazeera datée du 2 avril 2012, Ahmed Mansour demandait à Hamad ben Jassem, désormais Premier ministre et toujours ministre des Affaires étrangères, si Doha avait sollicité une autorisation américaine pour son retour.
Hamad ben Jassem répondait que le Qatar n’avait pas obtenu d’accord et défendait son droit de décider qui accueillir. Sa réponse concernait toutefois la résidence de Mechaal, pas les modalités d’un bureau politique distinct. Cette différence compte lorsqu’on compare ses propos à l’explication ultérieure du Qatar.
Doha a rattaché ce bureau ultérieur à une demande américaine. Dans le compte rendu du ministère qatari des Affaires étrangères de propos tenus au Forum de Doha le 7 décembre 2025, le Premier ministre Mohammed ben Abdelrahmane Al Thani présentait l’arrangement de 2012 comme un canal de contacts pour les cessez-le-feu et l’acheminement de l’aide. C’était la fonction déclarée du bureau selon le Qatar.
D’anciens responsables américains ont livré à Fox News des versions différentes en 2023 : une demande de Washington pour les uns, un accord américain à une initiative qatarie pour les autres.
Le canal que Washington a ensuite défendu
Pour Israël, le rôle du bureau a pris une importance particulière dans les efforts pour ramener les otages. Washington a publiquement défendu le maintien d’un contact avec le groupe qui les détenait. Lors du point de presse du département d’État du 28 octobre 2024, Matthew Miller jugeait le canal qatari avec le Hamas utile à ces négociations, tout en affirmant que les relations avec le Hamas ne pouvaient plus continuer comme auparavant.
Cela explique pourquoi Washington soutenait le canal à ce stade. Cela n’établit pas qui l’avait proposé à l’origine en 2012, et ne transforme pas l’accueil antérieur des dirigeants du Hamas en initiative américaine.
Cette histoire soulève pour le Qatar des questions qui dépassent son rôle ultérieur d’intermédiaire. En 1999, son propre ministre présentait l’accueil comme une initiative de l’émir avec la Jordanie et disait que Washington avait été prévenu un jour à l’avance. Tout récit de l’installation des dirigeants du Hamas à Doha doit aussi intégrer cette décision.



